Du 10 au 23 mars 2025, le comité Justice4Nzoy organisait des Journées d’actions antiracistes avec l’objectif de faire connaître le dossier spécifique et de mener une réflexion plus large sur la violence policière raciste. Notre association a souhaité apporter une contribution à ces Journées par une soirée-débat sur la pratique de la contre-expertise militante dans l'histoire des mouvements sociaux en Suisse romande. Elle s'est déroulée le 22 mars dernier, à la Maison des association, en présence de 80 personnes.
Ce lundi 25 août 2025, la Commission indépendante et l'agence d'investigation Border forensics rendaient public leur rapport de contre-expertise et le moment nous a paru opportun pour publier les enregistrement des trois interventions de la soirée du 22 mars dernier:
La contre-expertise s'établit comme pratique dès le début du XXe siècle au sein du mouvement ouvrier autour des accidents du travail. L’objectif de ces contre-expertises est triple : dévoiler la vérité sur un cas spécifique ; relever les omissions et les biais des enquêtes officielles ; apporter des éléments dépassant le cas particulier pour modifier des conditions de travail ou participer à la dénonciation de l’exploitation de la classe ouvrière. Cette pratique repose sur une ambivalence : elle doit à la fois mettre en évidence ce que les experts officiels refusent de voir et se fonder sur des connaissances admises par ces mêmes experts, faute de quoi elle risque d’être marginalisée en tant que pure dénonciation, que parole strictement militante.
Dans les années 1970, la contre-expertise militante prend un essor nouveau que documentent les travaux de Philippe Artières et Sabine Rousseau (Rousseau 2017, Artières 2023). En France, la catastrophe minière de Fouquières-lès-Lens (1970) marque un tournant dans la pratique. Les contre-enquêtes sur la catastrophe, menées par des médecins hospitaliers et des ingénieurs de l’École des Mines aboutissent à un « tribunal populaire » qui juge la catastrophe à partir de savoirs experts et s’appuient sur ce jugement pour dénoncer la condition ouvrière. Comme le montre Artières, ce « tribunal populaire » débouche sur la création de comités Vérité et Justice dont l’objectif est souvent d’assurer le suivi et la médiatisation de violences policières.
En Suisse, également, il existe des cas bien connus. Ainsi, la mort d’Alain Urban, le 29 juin 1980 à la clinique psychiatrique de Bel-Air (Genève) a-t-elle fait l’objet d’une intense bataille d’experts et de contre-experts. Il s’agissait à la fois de faire reconnaître la responsabilité du directeur de la clinique et l’erreur médicale commise dans l’administration du traitement qui devait coûter la vie au jeune militant de l'Association de défense des usagers de la psychiatrie (ADUPSY). Cette controverse devait permettre à l’ADUPSY de porter très largement ses revendications et de faire entendre la voix des patients (Ferreira, Maugué, Maulini 2020).
Six ans plus tôt, le 30 juillet 1974, Patrick Moll, un mineur détenu au pénitencier de Bochuz, était abattu par des policiers d’Yverdon-les-Bains, alors qu’il s’était évadé quelques heures auparavant. Le tir mortel sur un jeune homme désarmé et que les policiers n’avaient pas formellement identifié suscite une vive émotion et la constitution d’un Comité Patrick Moll qui cherche à établir les circonstances exactes du décès.
Roger Nzoy Wilhelm était tué par un policier, le 30 août 2021, sur le quai de la gare de Morges. Rapidement, un comité de soutien à la famille du jeune homme (alliance Justice4Nzoy) s’est constitué, puis, en mai 2023, une commission indépendante d’experts a été mise sur pied « pour faire la lumière sur les circonstances de sa mort ».
Que peut-on attendre des contre-expertises militantes ? Comment cette pratique évolue-t-elle dans le temps ? Dans quelle mesure permet-elle d’introduire un contrôle démocratique dans des secteurs de la société qui lui opposent leur esprit de corps ?
Ce sont les questions que nous avons souhaité aborder dans la soirée du 22 mars dernier dont l'enregistrement figure ci-dessous.
La mort de Roger Nzoy Wilhelm intervient dans des conditions inacceptables qui se révèlent dans les jours qui la suivent avec la publication de vidéos qui montrent l’inadéquation de l’attitude policière avec la plus simple humanité. Conditions inacceptables également, parce que cette mort intervient à la suite d’une longue série de morts d’hommes racisés dans le contexte d’interventions policières en Suisse romande: Hervé Mandundu, Lamine Fatty, Mike Ben Peter, ont ainsi précédé Nzoy dans son destin tragique. Par l’âge de la victime, par sa particulière vulnérabilité, par l’attitude des policiers après leur tir, par la défense corporatiste qu’elle déclenche, la mort de Nzoy, comme celles de Patrick Moll et d'Alain Urban, suscite un sentiment de révolte face à la perte d’une vie dans des circonstances exceptionnelles.
Les historiens italiens, fondateurs de la pratique de la micro-histoire, Carlo Ginzburg et Edoardo Grendi ont longuement réfléchi à la dialectique « exceptionnel - normal ». Selon la formule de Grendi :
l’exceptionnel peut s’avérer exceptionnellement normal précisément parce que révélateur. (Grendi 1977)
C’est cette révélation que cherche à accomplir la contre-expertise militante. Il s'agit de révéler le normal par l’exceptionnel, ce qui la distingue de l’enquête judiciaire. La contre-expertise militante ne cherche pas seulement à établir la vérité du cas, de l’exception en fonction de la norme, mais vise à dévoiler la norme. Dans les trois histoires abordées dans la soirée, la norme que les mobilisations cherchent à révéler est celle de l’oppression, oppression de classe, oppression par le pouvoir médical, oppression raciste.
Dans un cours récent sur la façon dont les sciences sociales ont jusqu'ici appréhendé la violence, l'anthropologue Didier Fassin, professeur au Collège de France, explique qu'il convient d'admettre la normalité de la violence d'État:
Walter Benjamin révèle ainsi la violence fondatrice et conservatrice du droit que l’État déploie. Non que l’État ne puisse pas protéger les citoyens, non que la loi ne puisse pas leur permettre de défendre leurs droits. Mais on ne saurait sous-estimer la violence que produit et entretient la manière dont les législations nationales fonctionnent concrètement et la violence que produisent et entretiennent les États à travers leur législations, leurs polices et leurs juges. Cette violence d’État n’est pas une aberration de la démocratie. Elle en est la source. (Fassin 2025)
Si l'on suit l'anthropologue - qui s'est penché dans de nombreux travaux sur des cas de morts dans le contexte du maintien de l'ordre -, l'expertise militante, par son travail de politisation de l'exceptionnel, vient révéler une norme constitutive de nos sociétés. Elle a donc un rôle fondamental à jouer dans la vie démocratique.
Les collections que nous conservons montrent que la contre-expertise militante ne se déploie pas que dans le domaine de la violence d'État. Les luttes environnementales ont également été un secteur dans lequel les groupes militants ont cherché à acquérir une contre-expertise pour interroger les évidences technologiques des Trente glorieuses. La contestation du pouvoir médical a aussi conduit à la constitution de contre-expertises. On peut encore penser à la pratique du droit ou de l'architecture pour lesquelles des courants contestataires cherchent à diffuser largement l'expertise.
Une fois leur travail de révélation accompli, les contre-expertises connaissent-elles une phase de normalisation? Quelles sont les procédures de preuve et de vérification des connaissances qui accompagnent la mise en question de l'expertise légitime? Comment sont assurés dans le temps les liens entre mouvements sociaux et contre-expert·es, autrement dit, comment assurer à long terme que les contre-expert·es ne deviennent pas à leur tour de véritables expert·es? Comment traiter les archives de la contre-expertise qui rassemblent souvent quantité de rapports officiels déjà conservés dans les archives publiques?
Nous voudrions continuer à explorer ces questions dans le cadre d'échanges entre scientifiques et militant·es ces prochaines années. 2026 marquera le cinquantenaire de la catastrophe industrielle de Seveso qui a conduit à développer des connaissances autour de la santé environnementale pour savoir ce que les industriels ne voulaient pas révéler. Nous espérons pouvoir ouvrir ce dossier l'an prochain.